De tous les dangers qui guettent et détruisent encore plus vite les peuples, figure le nationalisme professé par des individus qui, profitant d’un contexte émotionnel et jouant tantôt sur des atouts personnels de circonstance et tantôt sur l’absence momentanée d’éveil collectif, s’imposent. L’histoire est riche des péripéties de ces prophètes du bonheur qui consciemment ou inconsciemment, ont détourné les espoirs des peuples, et les ont plongés dans un cycle d’oppression plus redoutable.

En effet, il suffit d’observer l’évolution des peuples colonisés, pour comprendre ce qu’ont parfois été les élans nationalistes. Quand les grands discours ne se sont pas transformés en dogmes creux au service d’un individu devenu maniaque du pouvoir autocratique, ce sont les bases de la succession des messies qui se sont avérées biaisées et inappropriées, longtemps après leur disparition.

Notre écho actuel à ces ratés des mouvements nationalistes de toutes les couleurs, puise sa justification dans les risques que nous courrons, au regard du pourrissement avancé de nos sociétés. Depuis 1995, les potentats africains ont récréer les pires tortures morales que l’on croyait à jamais disparues. La misère ambiante actuelle est propice à la montée de tous les charlatans. La république devenue insignifiante, l’Etat foutu, la morale renversée, l’honneur compromise, la dignité ruinée, nous ne sommes plus que des citoyens exposés que le premier fou courageux prendra facilement en otage. C’est ainsi que les Samuel Doe, et autres Idi Amin Dada de triste mémoire, sont parvenus au pouvoir, avec les conséquences que l’on ne décrit plus.

Si hier, l’Africain militait contre le colonialisme, tout se passe aujourd’hui comme s’il fallait rappeler à quelques-uns, que le fond du problème n’a véritablement pas changé, et que les raisons de militer en 1960 demeurent actuelles. La tentation est grande pourtant, de voir ce qui aurait dû être une lutte ordonnée à partir d’une idéologie de résistance sans équivoque, se muer en une aventure intéressée de clans pour des intérêts égoïstes. La différence avec 1960, tient sans aucun doute en ce que aujourd’hui, beaucoup d’Africains bardés de diplômes aussi pompeux qu’inutiles, véritables poisons, ont eu le temps de se fixer des objectifs mafieux sans aucun rapport avec les aspirations de la majorité de la population.

Si dans les années 1950, quelques dissensions idéologiques réelles avaient pu entraîner des divisions au sein des mouvements de libération, il était difficile à cette époque, de situer leur cause dans des querelles matérielles. Les divisions naissaient des débats politiques réels et intenses, qui n’avaient pas l’emprise matérielle que l’on voit chez les présidents à vie des partis d’opposition contemporains.

Au Cameroun, aucun chef des partis majeurs de l’opposition n’a cédé sa place depuis leur création suite à l’éclosion du multipartisme en 1990. La plupart ont constitué des fortunes personnelles insolentes et transformé le parti en boutique familiale. C’est ce que témoigne à suffire, le cas du plus connu d’entre eux, le Social democratic front de Ni John Fru Ndi. Lorsque en 1995, je pris l’initiative de dénoncer le totalitarisme et le tribalisme de ce dirigeant, je fus pratiquement lynché, traité d’agent de la France, d’agent du parti au pouvoir….. et de tous les noms de traîtres. Les auteurs de ses campagnes ont depuis quitté le bateau, non sans avoir dénoncé avec encore plus de force les mêmes maux.

Au Congo, on connaît assez ce que fut le nationalisme de monsieur Moïse Tsombé, lequel avait des complices que l’on connaissait aussi à Kinshasa, y compris un certain Etienne Tsitsékidi qui continue de prétendre au pouvoir en dépit d’un passé souillé par le cadavre de Patrice Lumumba. Tsitsékidi était en effet ministre de l’Intérieur de Mobutu à l’époque, et dirigea à ce titre la traque et l’assassinat du héros congolais. C’est l’exemple de truand parfait.

Personne ne nous en voudra de dire la vérité si brutalement, et surtout de prendre position aussi clairement que possible. Nous sommes rendus dorénavant dans un contexte où il dévient possible à quelques individus, de faire assez de bruits, et de prendre tout un peuple en otage. Ceux qui agitèrent les nationalismes dans tous les sens pour au contraire tromper les peuples, ont laissé des adeptes endurcis. C’est donc à une espèce d’alerte que nous procédons, pour délivrer un puissant avertissement politique.
C’est au nom de l’authenticité que Mobutu détruisit le Congo, que Bokassa, Eyadéma, Sékou Touré et bien d’autres détruisirent leurs pays et plongèrent leurs peuples dans des souffrances indicibles. Nous sommes conscients des passions que le rappel de la mémoire de Sékou Touré, charismatique syndicaliste qui eut le courage de dire non à la France, pourrait susciter chez certaines personnes attachées aux vestiges, mais l’essentiel n’est plus de se fier aux fausses apparences de l’époque. Nous devons et devrions procéder à une autocritique en règle de tous ces nationalismes.

Ce que nous célébrions hier comme la lumière, s’est parfois révélé sous un jour de dictature et d’obscurantisme inacceptables.
Les courants divers qui se mettent en place pour défendre le patrimoine publique et promouvoir le changement, peuvent cacher des dangers et des complots terribles. Par ailleurs, après avoir été victime d’un abus de confiance amère, les peuples retombent presque toujours, sous la coupe de quelques malins, au nom des mêmes nationalismes par lesquels, des bandits ont fait et défait leur passé.

Rien plus que les nationalisations des entreprises, n’a autant symbolisé, dans certains pays, les errements des mouvements nationalistes menés sans expérience, sans orientation, et sans objectifs précis. L’irruption des institutions financières internationales dans la gestion des autocraties pauvres et misérables, a servi de prétexte à des activistes, pour jouer jusqu’au bout, la comédie nationaliste. On a ainsi assisté par ci et par là, à des courants diffus conduits par des malins, prétendant défendre le patrimoine national. Le cas récent de la compagnie nationale de transport aérien du Cameroun est à ce sujet patent. Un groupe sorti de nulle part, s’est fait subitement le défenseur de la compagnie, pour, disent ses promoteurs, empêcher sa privatisation.


En réalité, cette compagnie n’aura servi pendant plus de trente années, qu’à enrichir ses employés et quelques fonctionnaires, tous transformés en affairistes au détriment des caisses de la société publique. Il est connu que la majorité des boutiques de prêt à porter à Douala et à Yaoundé, on été longtemps alimentées par les employés des avions de la compagnie nationale, lesquels trichaient sur tout et contre tout : la douane, les impôts, le transport, les autres frais, …etc. On comprend dès lors que la perspective de la privatisation de la compagnie, signifie la perte des affaires importantes sans aucun rapport avec l’intérêt national.
Que les nationalismes se fassent entendre à l’occasion de telles privatisations, ne choque personne. Mais que les nationalismes soient le fait de ceux qui, de façon souterraine, servent en réalité d’autres plans et d’autres ambitions, ne cadre plus avec les exigences de libération nationale.

On a vite compris, et même des intellectuels de premier plan, l’ont proclamé, que les entreprises publiques, et la fonction publique, devaient servir d’instruments d’équilibre correcteur, pour donner à manger à certains groupes de citoyens. C’est le spectacle permanent de l’Etat considéré comme une vache à lait intarissable que l’on doit saigner pour satisfaire des comparses. C’est au nom des mêmes travers que toute demande de transparence dans les concours administratifs et l’entrée dans les écoles professionnelles, est vite rejetée, parce que selon ces esprits tordus, on ouvrirait la porte à l’hégémonie bamiléké. Or il est notoire que le Boulou, le Bassa ou le Kirdi qui n’a ni argent pour acheter sa place ni soutien haut placé, demeure exclu.

L’expérience de la Sonel, entreprise nationale d’électricité rachetée par un groupe américain, ne plaide pas pour une adhésion à de timides protestations calculées qui s’arrêtent dès lors qu’un fils d’un village quelconque est promu à sa tête. Lorsque vers la fin des années 1980, le débat faisait rage au Cameroun entre les intellectuels dits de la distanciation qui prônaient une attitude critique à l’égard du régime de Paul Biya, et les intellectuels dits de la collaboration qui prônaient un soutien aveugle, certains en firent tout de suite une affaire entre nationalistes et anti-nationalistes. Il suffisait en effet d’être un tout petit peu réservé à l’égard du Renouveau, pour être taxé de traître, d’opposant. La police politique, les prisons tristes des années 1960, reprirent du service. Aujourd’hui, même certains zélés d’hier se rendent compte de la justesse des critiques des années 80, et reconnaissent que le pays ne pouvait pas tomber plus bas dans la décrépitude. Les intellectuels de la distanciation avaient donc amplement raison. Le gâchis a dépassé toutes leurs prévisions.


Ceux qui hier applaudirent des deux mains, la fameuse, “ le Cameroun n’est la chasse gardée de personne ”, n’ont pas attendu longtemps pour entendre, “ je suis le meilleur élève de Mitterrand ”.
Ce que les vrais nationalistes progressistes devraient faire dans le contexte des privatisations des entreprises devenues des fardeaux budgétaires, c’est de s’assurer que les conditions de cession obéissent à un minimum de transparence. On ne sait que trop, comment les groupes néo-coloniaux à l’instar du groupe Bolloré, se sont accaparés de belles entreprises comme les chemins de fer à travers le continent, avec l’aide de leurs comparses du pouvoir.

Nous sommes là en présence d’un phénomène connu, que l’on retrouve partout, et dont les remèdes efficaces, sont intimement liés au renversement des régimes corrompus et anti-patriotiques en place. Si par hasard, la seule motivation des nationalistes devait se limiter au refus de céder des entreprises malades, sans aucun égard pour le diagnostic et les perspectives économiques, il faudrait convenir, qu’ils font fausse route, s’ils sont de bonne foi.
Il n’y a pas de nationalistes plus convaincant que les truands avides de gains et de pouvoirs. Et lorsque les subjectivismes, le tribalisme, et les frustrations mal refoulées des complexes naturels se mélangent dans le même contexte politique, le plongeon dans un inconnu barbare est assuré.

Le Messager
Le 22-02-2006