Point d’achèvement, fête du travail, et liberté de la presse :
Pressé de dire sur quoi nous allions investir notre plume cette semaine, nous n’avions dans l’esprit, qu’une seule image d’un pays abruti, assommé et désorienté, coincé entre les proclamations mensongères de quelques responsables publics, les gesticulations cupides des institutions financières internationales, et les visages de misère et de désespoir que baladent à longueur de journée, de plus en plus de citoyens aux quatre coins du pays.
Parce que le peuple attend toujours que l’explication vienne de nous, de ceux en qui il croit percevoir quelques lumières sinon quelques efforts de vérité dans un pays où le mensonge est devenu l’éthique de gouvernance, nous avons longuement réfléchi, pour enfin, trouver de quoi il pouvait être effectivement question.


Le quart de siècle que vient de franchir le Cameroun, en a vu d’autres, des situations de joies éphémères, fabriquées sur les béquilles des discours et des promesses sans lendemain. Nous sommes dans un pays où un jour, des citoyens manipulés, sonnèrent les clairons de la victoire, pour féliciter le chef de l’Etat d’avoir refusé d’aller au Fmi. Un autre jour, ce fut, dans la même lancée, d’autres motions de soutien, pour la création des zones franches, qui allaient donner du travail et à manger à tout le monde. Ce fut enfin, l’entrée dans le club très couru, semble-t-il, des pays très pauvres et très endettés. Il s’agit, faut-il le rappeler, de ce même pays dont les experts disaient en 1982, qu’il avait les caisses pleines, des richesses à faire pleurer le diable, capable de se passer de toute aide internationale, et un avenir radieux

Voici venu une autre victoire, méritant les plus grandes célébrations dont se sont remplies les radios, télévisions et presses écrites aux ordres.
Parlons donc du point d’achèvement de l’initiative Ppte à propos duquel, le gouvernement de la république n’a donné que très peu d’explications au peuple camerounais. De quoi s’agit-il ?
Dans son principe, il s’agit simplement d’une remise voire d’un abandon d’une partie de la dette du pays par les créanciers, à la seule condition que l’argent dégagée, soit réinvesti dans des projets de développement prioritaires définies en accord avec lesdits créanciers. En clair, personne ne nous donne de l’argent, on nous dit simplement de garder et de faire des choses utiles avec. Or, pour parvenir à la concrétisation de ce cadeau, on nous demandait de mettre un peu d’ordre dans nos finances publiques, donc de satisfaire quelques conditionnalités.
La logique de ce que nous entendons aujourd’hui, voudrait que le Cameroun soit parvenu enfin à des bons résultats dans cette optique, grâce, proclame-t-on, à des sacrifices énormes.


Franchement, en mettant tous les discours, les fausses statistiques, et les chiffres de complaisance de côté, quel citoyen camerounais, oserait, à moins d’être de ceux qui volent et pillent sans compter, que le pays se porte mieux qu’il y a cinq ou deux ans. Le diagnostic est au contraire des plus inquiétants : le pays est devenu exsangue et tout tombe comme des mangues pourries. Dans aucun des grands secteurs qui permettent de mesurer la vitalité d’une économie, il n’est possible d’affirmer aujourd’hui que nous sommes dans une sortie de crise. De l’éducation en passant par la santé, les travaux publics, le commerce interne et le commerce d’importation, rien ne va plus.


Le pays vit un contexte de rupture de tous les rapports sociaux, et un blocage complet de tous les dialogues. Par ailleurs, la lutte contre la corruption qui est montrée comme un acquis, ne concerné en réalité qu’une partie minable de la galaxie satanique ancrée dans tous les corps. Et lorsque l’on vante le nettoyage du fichier solde, nous savons tous que là aussi, on a presque pas fait grand chose. Pour preuve, l’armée a été épargnée. Et s’il fallait parler d’argent à investir, à qui va t-on confier la gestion du pactole ? Si c’est le même gouvernement de cent ministres où l’enrichissement rapide est la règle par crainte des lendemains sombres, autant conclure que l’on confie la garde de la viande fraîche à des chiens voraces.
Lorsque l’on abrutit un peuple au point de l’amener à célébrer la programmation de ses obsèques, la fin de sa dignité, et son élévation au rang de mendiant international, on atteint effectivement un point d’achèvement. C’est cela le vrai point d’achèvement pour le Cameroun. C’est un pays dorénavant sans perspective, où les seuls travaux grandioses sont indiscutablement, des immeubles luxueux et des hôtels particuliers générés par les fonds détournés des caisses de l’Etat par des fonctionnaires véreux. Les sacrifices dont il est question, c’est essentiellement les citoyens ordinaires qui en font les frais.


C’est quoi cette affaire de Banque mondiale et de Fmi qui donnent des satisfecit à un pays qui a un gouvernement de cent ministres. Le professeur Tchuidjang Pouémi, a dû se retourner dans sa tombe, en voyant le pays qui l’a vu naître, grandir et mourir humilié aussi cruellement.


C’est dans ce contexte, un malheur ne venant jamais seul, que ce pays a cru se mêler de la fête du travail. Tant que la situation du Cameroun ne change pas, le 1er mai devrait être une journée de deuil du travail. Comment peut-on fêter le travail dans un pays où plus 80 % des jeunes en âge de travailler sont au chômage ? Comment parle-t-on de travail, dans un pays où le gouvernement n’a jamais conçu un plan d’intégration des jeunes diplômés ? Les trois quarts des jeunes formés dans les propres écoles professionnelles d’Etat, sont sans emplois. Par ailleurs, devenir agent de l’Etat, est devenu une véritable épreuve de messe noire, où tous les avatars de la corruption, de la perversion sexuelle, de la prévarication et de la concussion s’y mêlent. Les concours officiels n’ont plus de sens que pour les idiots. Pour l’Etat, ils sont juste un moyen de collecter les timbres, les frais de dossier exorbitants. On spolie les pauvres, les inconnus, et les sans-soutiens, en prenant leur argent, pour des concours dont les résultats sont connus à l’avance. La dernière affaire de l’Enam témoigne à suffire.
Dans cette situation, les jeunes, dont certains ne mettront jamais les pieds ni dans une école ni dans un centre de formation, se tournent vers le grand banditisme, s’armant de tout ce qui peut tuer, pour manger, vivre un peu, vivre autrement, avant de mourir un jour de maladie, ou calcinés par les dérives de “ la justice populaire ”. Le gouvernement est-il encore à la hauteur de la tâche, et ceux qui nous parlent de fête du travail, ont-ils encore le sens de l’honneur ?


La discrimination, la corruption, le tribalisme, le laxisme judiciaire, et les abus de toutes sortes, ont fini de convaincre même des Camerounais profondément attachés à leur pays, de le quitter pour aller se chercher ailleurs, aller même crever au-delà des mers. C’est dans un pays où le travail, le droit au travail, et le droit du travail, n’obéissent plus à aucun principe universel de justice et d’équité, que nous naviguons dorénavant. Lorsque au travail on vous met comme chef, un parfait cancre dont vous connaissez le talent de tricheur, que vous reste-t-il ? De nombreux postes dans la fonction publique, dans les sociétés publiques et para publiques, sont maintenant occupés par des détenteurs de faux diplômes qui sont connus, mais protégés. Ces fainéants dont l’arrogance est le plus commun des styles, ne sèment que vexations, détournements, et haines.

Comment alors s’étonner aujourd’hui, qu’une bonne partie de la fine fleur du pays, soit expatriée ? Comment s’étonner qu’il y ait plus de médecins, d’ingénieurs, d’architectes, et de cadres de toutes spécialités à l’étranger qu’au Cameroun ? L’argent, le salaire, n’expliquent pas tout. Le dédain, l’inacceptable pour un cadre, est d’abord cette gestion ethnique du travail, qui consiste à placer des cancres au-dessus des gens compétents. Est-ce d’ailleurs un hasard que 80 % des cadres camerounais expatriés soient de la même ethnie, bamilékés. Il faut sans doute méditer sur cette fête du travail, que nous ne méritons point, avant de pavoiser dans des défilés insolents, là où des corbillards auraient mieux fait l’affaire.
Le plus cruel, c’est, dans ce contexte, de jouer au gouvernement responsable, pendant que des milliers d’anciens employés compressés des sociétés publiques, n’ont toujours pas touché leurs droits, et meurent chaque jour comme des chiens inconnus.


Parlons enfin de la liberté de la presse. C’est une triste ironie. Dans les années 1990, le pays était voué à une démocratisation rapide grâce à la vitalité de la presse libre naissante. Aujourd’hui, la même presse est devenue méconnaissable, tellement sale et corrompue, qu’il n’est pas exagéré de penser qu’elle constitue un véritable frein à une alternative démocratique.


La situation de la liberté de la presse au Cameroun, commande, avant toute chose, une auto critique responsable des acteurs de la presse privée, avant une contestation du cadre juridique, et des pressions obscurantistes du gouvernement. Les récentes affaires qui ont occupé les grands titres dans la presse, et donné lieu à des procès sensationnels, ont démontré la fragilité autant que l’amateurisme d’une classe de journalistes, dont l’empressement à monnayer leurs plumes pour des règlements des comptes obscurs, a pris le pas sur la déontologie élémentaire.


Pratiquement, aucun des grand dossiers traités par la presse privée au Cameroun n’est plus innocent. Tout se vend, tous se vendent, et tous sonnent à diverses portes la nuit tombée, pour collecter les dividendes, ou pour recevoir les ordres. Les espoirs des années 1990 ont volé en éclats, et pour cause, des jeunes aventuriers qui n’ont pas connu ces années de braise, n’ont que cure de la démocratie, du changement, et de la morale de journaliste.
Conscient de cette fragilité dans un corps qui lui a fait très peur par le passé, le gouvernement n’a jamais voulu aller jusqu’au bout d’une libéralisation effective des médias. Les licences longtemps annoncées, traînent, sans que l’on puisse connaître exactement la conduite à tenir, ni les plans officiels. Ici comme ailleurs, une lourde et ignoble discrimination s’est imposée depuis le haut. Les faveurs du ministère de la Communication semblent réservée à certains, pendant que d’autres à l’instar de tous les projets autour du Messager, sont condamnés à des ennuis éternels.


La politique du gouvernement a réussi en fait, à faire apparaître le quotidien officiel Cameroon Tribune, comme la voie obligée pour l’information. Ce monopole semble cependant, en passe de subir la concurrence rude, de bricoleurs comme Canal 2, que le peuple a définitivement adopté partout il peut recevoir son signal, et de véritables groupes de presses émergents, à l’instar de celui de Mutations, et de La Nouvelle expression.


Le Cameroun que nous analysons en ces jours de mai 2006, à travers trois temps forts de l’actualité, est loin d’asseoir chez nous, une conviction positive. Les lendemains semblent encore plus embrouillés et incertains, plus durs et plus dangereux, après ce que l’on appelle Point d’achèvement.
Les bruits inutiles orchestrés sur cette affaire de point d’achèvement, achèvent de nous convaincre, que la mauvaise gouvernance, la misère et la corruption subséquente, vont effectivement achever les Camerounais, et nous conduire inéluctablement vers une congolisation des dernières années du règne de Mobutu.


Par Shanda TONME

Le messager
Le 03-05-2006