Sans que l’on puisse en tirer toutes les conséquences pour l’instant, une nouvelle page de la rivalité entre les grandes puissances de la planète vient d’être ouverte par la république populaire de Chine. La conférence, qui a réuni une cinquantaine de dignitaires africains à Pékin du 3 au 5 novembre 2005, constitue en effet un moment fort dans la reconfiguration géostratégique du monde.Ce qui nous préoccupe vraiment, ce n’est pas tant la rivalité entre les grandes puissances. Ce qui nous préoccupe, c’est le sort de jouet et de terrain fertile pour toutes les conquêtes et pour toutes les dominations que demeure l’Afrique. Si le développement faramineux des échanges sino-africains (près de 40 milliards de dollars en 2005) commande une attention particulière, une égale attention doit être déployée par les africains eux-mêmes, pour penser la coopération avec la Chine en des termes équitables et mutuellement bénéfiques sur le long terme.


D’ores et déjà, les enjeux que dégage la coopération avec la Chine sont multiformes et comportent de nombreuses interrogations. Il est clair qu’habitués à une coopération de tromperie néo-coloniale et d’asservissement, de nombreux africains, quoi qu’on leur dise, sont dorénavant très réservés face à toute nouvelle pénétration.
Personne en Afrique aujourd’hui ne peut se déclarer indifférent devant ce que certains considèrent comme une invasion, pendant que d’autres veulent y voir une présence brutale salutaire capable de mettre fin au pillage des anciennes puissances coloniales. Il ne faut pas sur ce point être spécialement qualifié pour porter une appréciation.

Pourtant, sous un autre angle de considération, les malheurs générés par la présence massive des Chinois sont aussi patents et justifient des réserves. Dans de nombreux pays africains, il est établi que de nombreux secteurs économiques ont été ruinés par l’arrivée des Chinois, sans que l’on soit en mesure de dire quelles sont les compensations effectives. Dans un monde où le cynisme et la cupidité sont les traits de caractère de toutes les proclamations d’amitié entre les Etats, il faudrait être doublement bête et naïf pour croire que la Chine a réuni les dignitaires africains à Pékin pour leur distribuer des cadeaux.
Il va sans dire que ce que l’Europe a fait de l’Afrique est plus qu’une honte, surtout au moment où ses élites dirigeantes ne semblent nullement disposées à mettre fin à une tradition diplomatique de tutelle éternelle, d’infantilisation qui se traduit par la promotion des dictatures et une exploitation insolente de nos richesses. On comprend d’ailleurs l’empressement de quelques esprits à louer la présence chinoise comme une revanche sur la France, la Belgique ou les Etats-Unis.

Notre préoccupation demeure pourtant inchangée et tourne autour d’une seule question : jusqu’où avec la Chine et comment coopérer avec cette grande puissance en évitant les avatars que nous ont imposés les autres avant elle?
Si la Chine doit constituer un contrepoids ou un juste bouclier voire une alternative face à l’arrogance des puissances dites traditionnelles, personne en réalité ne trouvera à redire, tant les réseaux sales de la Françafrique et autres, ont semé drames et désolations. Et puis, qu’y a-t-il à faire grise mine, si l’on doit devenir très rapidement, un ami et un partenaire de la plus étonnante des grandes puissances en cours de maturation?

Il est vrai que par ailleurs, les réalisations et les projets chinois sur le continent ont quelque chose d’original, de solide et de plus conforme à nos attentes. Il est aussi vrai qu’il est impossible que le genre de combines grossières, de tromperies et d’humiliations subies dans nos relations avec l’Occident, se retrouve dans la coopération avec la Chine. Ne serait-ce que pour ces postulats, la cause d’une grande messe comme celle que nous venons de vivre à Pékin, serait entendue, acceptée et partagée par une très grande majorité d’Africains.


Il convient par ailleurs de bien situer le centre d’intérêt de cette coopération. Nous avons affaire à un grand pays qui pendant cinq décennies, a évolué pratiquement en autarcie, se préoccupant très peu d’une auréole internationale, et véhiculant volontiers l’image d’un pays arriéré, sous-développé, et presque pas intéressé par l’expansion internationale.
Coincé entre un monde occidental orgueilleux, dominateur et arrogant d’une part, et une constellation de pays pauvres éparpillés à travers les océans et les terres pleines d’Afrique d’autre part, la Chine s’est construit une puissance à partir d’un modèle douteux selon les standards classiques, mais efficace selon ses propres dogmes de bonheur social et de réussite politique.


Pour un Africain qui aborde cette question de la coopération chinoise maintenant, il faut affronter au moins deux dilemmes : le premier, c’est notre capacité à répudier les dominations néo-coloniales européennes avec l’apport de la Chine. Le deuxième dilemme, c’est notre capacité à survivre économiquement face à une pénétration économique sous forme de rouleau compresseur qui s’accompagne, de surcroît, d’une invasion de notre secteur primaire par des villageois chinois endurcis qui vendent des cacahuètes sur les trottoirs.
En réalité, comme hier, la question se pose en terme de qui représente l’Afrique dans les négociations. Comme hier, si nous sommes représentés par des régimes sans foi ni loi qui ne sont pas capables de se passionner pour défendre nos intérêts nationaux, nous perdrons inéluctablement au change.


L’observation de ce qui se fait déjà est à ce point suffisamment éloquente et troublante. Comment peut-on expliquer l’invasion subite du petit commerce par des villageois chinois dont la plupart ne parlent aucun mot du français et de l’anglais ? On est tenté de valider les rumeurs selon lesquelles les représentations diplomatiques africaines à Pékin feraient de très bonnes affaires en vendant des visas à prix d’or à des réseaux d’immigration chinois.
Il y a donc lieu de souligner, qu’en dépit de l’appréciation positive que l’on peut faire de la coopération avec la Chine, une exigence de responsabilité et de contrôle s’impose. Les premières évaluations sont de toute évidence négatives, projetées sur le plan des chiffres. Qu’avons-nous déjà gagné et qu’avons-nous déjà perdu ? Maintenant que pouvons-nous en gagner ?
Pour l’Occident qui tente de contrer la Chine en se fondant sur le discours de défiance à l’endroit d’un pays que l’on dit ne pas se soucier des droits de l’homme et de la nature des régimes politiques, la vraie interrogation repose sur la façon de convaincre les Africains à se méfier des cadeaux de Pékin. Le jeu mérite-t-il de la considération ? On a de la peine à penser que ceux qui ont si longtemps trompé les Africains avec des promesses de démocratie sans lendemain soient capables aujourd’hui, de demander aux mêmes Africains de ne pas se laisser prendre au piège d’un modèle de développement sans libertés.


Ici, nombreux sont ceux qui sont dorénavant disposés, à adhérer au modèle qui tient en une seule ligne : mange et tais toi. Pour la démocratie, oublie !
L’embêtant, c’est que l’Occident ne nous a donnés aucun des deux. Nous n’avons obtenu ni la nourriture et la prospérité économique, ni la démocratie et la liberté, de quoi foncer dans les bras du premier visiteur avec toutes ses imperfections. Par ailleurs, les progrès récents de la Chine ont atteint un niveau où, aller vers elle est devenu quelque chose d’intelligent et de souhaitable. En toute objectivité, il faudrait songer à imposer la langue chinoise comme la troisième langue dans l’enseignement secondaire, par logique mercantile autant que par réalisme diplomatique et géostratégique.

Le messager
Le 08-11-2006