Dans une adresse solennelle à ses compatriotes le mercredi 22 août 2007, le président des Etats-Unis, Georges W. Bush, a remis en cause la manière dont quelques-uns de ses prédécesseurs ont conduit le destin de l'Union au cours des cinquante dernières années. En fait le président a reformulé à sa manière les enjeux géo-stratégiques et géo-politiques auxquels les Etats-Unis ont été confrontés au cours de cette période, en soutenant que des erreurs ont été commises et qu’il importait d’éviter leur répétition.
Georges W. Bush estime en effet que les Etats-Unis n’auraient jamais dû se retirer du Vietnam parce que, soutient-il, la conséquence immédiate fut une véritable catastrophe et une humiliation interminable pour la plus grande puissance de la planète. Opposant à cette défaillance l’exemple de la Corée où les troupes américaines sont restées indéfiniment et qu’il considère comme le triomphe du réalisme géo-stratégique, le chef suprême de l’armée des Etats-Unis estime que la meilleure doctrine devrait être celle qui se fonde sur une utilisation extrême et permanente de la force. La logique de la pensée du Président voudrait donc que partout où les troupes américaines prennent pied, qu’elles n’en repartent plus sous aucun prétexte.Pour mieux comprendre les motivations et les contours de cette nouvelle doctrine du président pour l’usage de la force en relation avec la défense des intérêts supposés ou réels des Etats-Unis à travers le monde, il importe absolument de restituer le contexte dans lequel elle est énoncée.

Le même jour où le président s’adressait à ses compatriotes pour rendre publique cette doctrine, quatorze soldats américains périssaient en Irak dans un accident d’hélicoptère, portant le total des soldats morts au front dans ce pays depuis son invasion le 20 mars 2003 à 3750. Dans le même temps, un rapport des services de renseignements américains dont personne ne doute de la crédibilité, concluait à l’approfondissement du chaos et l’impossibilité pour le Premier ministre irakien à ramener la paix et la réconciliation.
Pressé par une opinion publique qui à plus de 70% souhaite maintenant le retrait pur et simple de l’armée américaine d’Irak, coincé par le Congrès qui ne croit plus à une pacification et qui exige le début du retrait des troupes à partir de janvier 2008, débordé sur sa droite par des amis politiques républicains qui ne veulent plus être associés à une guerre perdue, troublé par les réticences maintenant ouvertes de certains alliés de la première heure qui envisagent de se retirer de la fameuse coalition guerrière constituée en 2003, Georges Walker Bush n’a plus vraiment le choix dans la gestion du dossier irakien, d’autant plus que par ailleurs, les choses ne s’arrangent pas en Afghanistan où les talibans, ses ennemis jurés se sont entièrement réorganisés et contrôlent des provinces entières, pendant que de l’autre côté de la frontière, son principal allié stratégique dans la région, le général Musharaf, président du Pakistan, fait face à un harcèlement des islamistes fidèles à Al Qaida.


En réalité le président des Etats-Unis maîtrise le dossier irakien et est particulièrement conscient qu’il sera difficile voire impossible pour son pays de pacifier le pays dans les termes qu’il avait envisagés au départ avec ses plus proches conseillers de l’époque et surtout avec l’appui des milieux ultra conservateurs américains en quête d’une renaissance idéologique pour refaçonner le monde dans la logique de la pensée unique et de la puissance unique. Que fait donc le président et quelle orientation stratégique a-t-il préférée dans ces conditions ?

  1. Georges Bush n’a pas à se montrer pressé. Il sait qu’il lui suffit de tenir encore moins de six mois et le dossier empoisonné irakien sera laissé au nouveau président élu qui, de toute évidence sera un démocrate et certainement la charmante et très populaire Hilary Clinton qui a toujours les faveurs des sondages à hauteur d’environ 60%. Historiquement, c’est connu que les Républicains ont commencé les guerres et les ont menées sans jamais céder pendant que les Démocrates ont généralement plié devant la clameur nationale et internationale. Dès février 2008, le nouveau président démocrate devra donc prendre la décision de conserver les troupes en Irak ou de les ramener à la maison. Or à entendre Hilary Clinton qui a flairé le piège, il ne serait pas du tout recommandable de partir de l’Irak sous la précipitation.
  2. la perte de confiance dans son propre parti, le place en position délicate à l’approche des élections dont l’issue défavorable pour les candidats du parti pourrait lui être imputée comme conséquence de la faillite de sa mauvaise gestion du dossier irakien. Il faut par conséquent trouver un moyen pour ne rien changer à son orientation actuelle tout en se protégeant de toute accusation dans sa propre famille politique plus tard.

Où en sommes nous donc, à la lecture des positions des uns et des autres, et surtout pour ce qui est des stratégies doctrinales usées par le président en exercice. D’abord, Georges Bush joue d’intelligence en allant puiser dans l’histoire où il choisit de redire les choses à sa manière pour justifier une démarche qui, en réalité demeure purement tactique dans le fond. Le président soutient que comme en Corée, les Etats-Unis devraient rester pour construire un pays libre, démocratique et prospère. Partir de l’Irak serait selon lui, un signal et un message négatifs aux groupes terroristes qui y verraient la faillite des Etats-Unis.
Par ailleurs, le fait que le Président ne soit pas en mesure de capturer Ben Laden, considéré ou présenté comme l’instigateur des attentats du 11 septembre 2001 et dont comme l’ennemi numéro Un du pays, lui confère un argument de poids pour imposer à ses détracteurs, la stratégie de la force.

Le président a jusqu’à présent, au moins réussi à embarrasser ses contradicteurs en agitant l’obligation pour celui ou ceux qui souhaitent un retrait de l’Irak, à assumer la responsabilité de l’échec. Or personne aux Etats-Unis n’est disposé à porter un tel chapeau. Pour mieux compliquer l’équation, Georges Bush mélange tout, introduisant le dossier palestinien et israélien dans le jeu, et reprenant la vieille rhétorique d’un monde arabe démocratisé et libre.
Il faut dire ici que la conduite diplomatique et idéologique du président des Etats-Unis à travers l’expression de cette nouvelle doctrine, procède d’une malhonnêteté de grande envergure. Il s’agit même d’une faute impardonnable et d’un manque de courtoisie. Aussi bien vu de l’intérieur que analysé de l’extérieur, le discours du président recèle de la provocation. L’on ne saurait en réalité ni confondre ni comparer la situation de la Corée et celle du Vietnam. Les deux guerres furent menées dans des contextes radicalement différents. Les enjeux idéologiques étaient certes les mêmes, mais les leviers de commande stratégiques et les ingrédients diplomatiques ne furent jamais les mêmes.


En Corée, l’armée américaine n’intervint que grâce à une résolution du Conseil de sécurité de l’Onu dite "résolution Acheson" du nom du Secrétaire d’Etat américain de l’époque. Cette résolution adoptée dans des conditions troubles proches de la tricherie et de l’illégalité, légitima la présence des troupes en principe multinationales, mais en réalité américaines sur le sol coréen. Les conséquences de la guerre froide et les accords secrets entre les deux super puissances pour la gestion du monde, ont permis aux Etats-Unis de s’imposer pratiquement comme une force d’interposition entre les deux Corées sous la bannière de l’Onu. C’est une véritable incongruité qui dure encore sans que personne ne soit en mesure de dire quand elle prendra fin.
 

Par SHANDA TONME
Le 29-08-2007