Dans le jeu impitoyable de la confrontation entre les intérêts divergents des peuples, seule compte la capacité d'adaptation aux termes de référence en constance fluctuation. La fluctuation des termes de référence n'est rien d'autre que les éléments nouveaux qu'imposent les changements des rapports des forces, et les éléments nouveaux des rapports des forces résultent des volontés exprimées, des projets, des actes concrets, et des accords explicites ou implicites ayant une incidence sur les situations existantes.


Lorsque en 1957, l'Union soviétique envoie le premier engin dans l'espace et que le monde entier est surpris par cette prouesse technologique, les Chinois qui étaient alors en très bons termes avec le pays de Lénine, ont cette réaction:"le vent d'Est a définitivement triomphé sur le vent de l'Ouest". Les spécialistes des questions internationales et les scientifiques connaissent le profond traumatisme qu'entraîna la prouesse du Spoutnik (nom de l'engin soviétique) chez les Occidentaux en général et les Etats-Unis en particulier.

On a marché sur la luneIl fallait bien une réponse. En quelques jours, les Etats-Unis décidèrent de relever le défi et mirent au point un vaste programme d'exploration de l'espace qui allait aboutir au premier pas de l'homme sur la lune. Lorsque la brouille s'est installée entre les deux têtes du communisme mondial à la fin des années 1960, l'Union soviétique a retiré tous ses coopérants de la Chine et bloqué le ravitaillement de l'industrie chinoise en pièces détachées. Le pays de Mao a tenu une session spéciale du Comité central du parti communiste et a lancé le programme de construction du pays pour en faire une grande puissance autonome, indépendante et respectée. Chacun peut apprécier le résultat aujourd'hui.Même au sein d'une famille politique et idéologique soudée, la loi des intérêts et l'urgence d'une réponse est de rigueur. Les programmes européens Ariane pour l'espace et Airbus pour l'aéronautique, constituent des réponses appropriées au sentiment d'une domination excessive et d'une forme de chantage inacceptable des Etats-Unis. Leurs succès se passent de commentaires.
Notre sortie prend surtout à témoin dans le contexte actuel, la réponse que vient d'annoncer officiellement Vladimir Poutine, le président de Russie, à l'entêtement des Etats-Unis de positionner un système anti-missile en Europe centrale. Le président déclare en effet : “ nous allons réunir toutes nos capacités intellectuelles et des ressources appropriées pour mettre au point notre propre programme, devant le refus des Etats-Unis d'une action commune franche et sincère. ”
En effet, la guerre froide est officiellement terminée et personne ne comprend véritablement pourquoi les Etats-Unis, continuent dans une lancée guerrière qui consiste à renforcer l' Otan par l'admission de nouveaux membres chaque jour, l'introduction de nouveaux systèmes d'armes en Europe, et la construction de nouvelles bases militaires. Il ne peut s'agir que d'une volonté de domination absolue et de manifestation de puissance unique, ce qui pour la Russie, est assimilée à une provocation voire à une volonté délibérée d'humiliation. Or en Russie et dans quelques cercles de réflexions géostratégiques, des voix sont de plus en plus nombreuses pour regretter la belle époque où l'équilibre de la terreur entre deux grands blocs, freinait les ardeurs de Washington.


Que pouvait faire la Russie, après avoir selon toutes les évidences, épuisé les voies de recours pacifiques et diplomatiques ? Il ne restait plus qu'à tirer les conséquences de la démarche américaine et à poser des actes d'une grande signification stratégique.


L'évocation de ces faits diplomatiques a un seul objectif, celui de bien signifier à l'intelligence africaine, que le moment n'est plus celui des invectives stériles et des grandes théories sans contenu concret. Lorsque nous accédions à ce que l'on nous a présenté comme l'indépendance, nous n'avions pratiquement pas de cadres. C'est encore la puissance coloniale qui par cortèges multicolores et par délégations multiformes, allait nous déverser dans ses écoles et centres de formation. Que sont devenus tous ces diplômés ?

Nous sommes restés enfermés dans la tradition de celui qui faisait bien et faisait très important simplement parce qu'il peut philosopher à longueur de journée, allonger des théories, et déverser des injures gratuites.
Un adage de sage africain dit que "lorsque quelqu'un vous dépasse, n'ayez point honte de porter son sac." De plus, passer le temps à combattre celui qui vous dépasse objectivement sur tous les tableaux, c'est organiser votre propre destruction. Vous vous enfermez encore plus dans l'humiliation, la honte et la subordination éternelle.


Mongo BetiCe que nous avons devant nous aujourd'hui comme interpellation, représente une autre occasion claire pour nous repenser, nous repositionner, et concevoir des réponses adaptées à l'humiliation que nous subissons. Les Africains n'ont plus le droit aujourd'hui de se laisser entraîner dans le verbiage inutile de quelques intellectuels en mal de reconnaissance et des aventuriers qui vendent des injures à la place des projets de société. Les réalités de nos échecs devraient nous imposer un profil bas et beaucoup d'humilité. Les grandes heures de dénonciation du colonialisme et de l'impérialisme sont passées, tout comme les belles époques où nous nous faisions tromper par quelques libéraux européens.


Il est très dangereux de continuer de se tromper de combat, ou alors de faire preuve d'irresponsabilité en cultivant l'invective qui en notre sens, est une simple fuite en avant. La Russie ne s'est pas enfermée pour insulter les Etats-Unis, elle a pris la décision qui s'imposait selon elle pour se faire respecter. Lorsque Gorbatchev se rendit compte que l'ex-Urss ne tenait plus debout, il opéra un virement à cent quatre-vingt degrés et remit en cause toutes les théories communistes qui avaient conduit son pays à la débâcle face aux Occidentaux.

 

  • Quelle est la réponse de l'Afrique devant la politique annoncée par Nicolas Sarkozy et le discours de Dakar ?
  • Quelle est notre réponse face à la rage de nos enfants qui affrontent la mort dans la mer pour fuir nos pays ?
  • Quelle est ou que devrait être le rôle de ceux qui pensent notre avenir, qui réfléchissent pour notre destin, qui observent l'actualité, analysent et font des recommandations ?

Les vraies questions sont celles-là et non des divagations théoriques sans propositions concrètes sur le terrain. Ce n'est pas en France ni aux Etats-Unis, mais en Afrique qu'il faut chercher les causes de nos problèmes dorénavant.

C'est bien de réciter l'histoire, mais on ne vit pas d'histoire, on s'y réfère simplement pour avancer.

Il y a aujourd'hui le risque pour certaines de nos intelligences, de se perdre et de devenir complètement inutiles dans le processus de notre développement et de nos efforts d'indépendance réelle. Non, il n'y a plus de place pour de l'agitation sans propositions concrètes et sans modèles d'actions. Venez et impliquez vous au quotidien aux côtés des populations, pour vivre comme le fait Abel Eyinga, les souffrances et les réalités avant de crier sur les toits.

Il nous semble que ce grand intellectuel camerounais a apporté la preuve qu'il est possible de se rendre utile sur place par une entreprise citoyenne constante, même si le système demeure d'une rigidité qui ne permet pas de capitaliser tout de suite sur ses actions. Abel Eyinga est retourné vivre au village, il n'est pas resté à Paris ou à Londres, en dépit d'une santé fragile qui aurait bien justifié un tel choix sans critiques.


L'Afrique se situe comme dans les années 1990, à une étape croisière des mutations qui éventuellement, pourraient produire des révolutions intéressantes sur tous les plans. Comment se déploie l'intellectuel dans ce contexte et quels genres d'alliances est-il susceptible de bâtir pour les besoins de la cause ? Nous devons absolument répondre à ces questions, si nous ne voulons pas être avalés par les nouveaux impérialismes venus d'Asie avec une formidable puissance commerciale, et jetés en pâture aux foules en colère.


La pire des stratégies consiste évidemment, à ne présenter aucune réponse et à se limiter au rôle de donneurs de leçons sans lendemains, qui plus est, se trouvant très loin des scènes de luttes et des souffrances. Non, nous n'avons plus le droit à l'erreur, tant les peuples attendent des hommes des lettres et de sciences, que pour une fois, ils se fassent pratiques. Nous devons préparer notre réponse et l'annoncer, comme la Russie de Poutine, sinon ce sont nos colères qui seront alors de vraies sottises.

Par Shanda TONME
Le 05-09-2007