Recentrage stratégique en Afrique au profit des Etats-Unis
 
Mais c’est sur l’Afrique et sur les pays émergents, que les positions diplomatiques françaises semblent susciter le plus de rejet et d’inquiétudes. En inaugurant son mandat sous le signe de la rupture et après avoir mené une campagne tendant à faire de lui une espèce de rénovateur de la politique internationale de son pays, le nouveau président avait engrangé quelques lauriers virtuels. Sarkozy apparaissait même déjà comme le champion du changement.

Tous ces espoirs sont tombés dans l’eau en quelques mois, par quelques actes et quelques déclarations dont certaines ont frisé l’injure et la provocation. Dans l’affaire de l’Arche de Zoé où l’on se souvient que des aventuriers chasseurs de primes ont planifié l’exfiltration d’une centaine d’enfants du Tchad, le président a donné aux Africains, la meilleure occasion de se rendre compte qu’ils ont en face d’eux un partenaire qui n’a aucune considération pour eux. Si le voyage éclair à Ndjamena un dimanche pour ramener quelques Français et quelques Espagnols dans son avion personnel, a été salué dans certains pays européens comme la démonstration du sens élevé de responsabilité de la part d’un chef d’Etat, il a été vécu en Afrique comme un deuil et une humiliation suprême. Le sentiment selon lequel Sarkozy traite les Etats africains en républiques bananières, ne s’en est trouvé que plus justifié.

En réalité, les critiques certains commencent à trouver que Chirac au moins n’aurait pas traité un pays, un chef d’Etat et un peuple africain avec autant de condescendance. En obligeant les tribunaux tchadiens à se livrer à une parodie de procès un dimanche, et en obligeant le petit soldat Déby à le recevoir le jour du Seigneur, sans préavis ni programme, le pistoléro de Paris a commis un véritable braquage diplomatique. Bien plus grave est la déclaration de cet homme qui annonce à qui veut l’entendre, qu’il ira chercher le reste de ses compatriotes encore détenus au Tchad, quoi qu’ils aient fait. Jamais depuis les manifestations violentes d’Abidjan au plus fort de la crise ivoirienne, des manifestations anti-françaises ne s’étaient produites dans un pays africain comme on l’a vu à N’Djamena en protestation à ces déclarations irresponsables unanimement jugées irresponsables.

C’est un profond trouble que le président français occasionne dans l’ensemble de la diplomatie mondiale, en créant les conditions psychologiques et factuelles d’une modification de tous les paramètres sur lesquels les peuples et les idéologies, ont patiemment construit une coexistence pacifique. Le ballet des chefs d’Etat africains à l’Elysée, y compris les plus corrompus et les plus honnis par leurs peuples, nous rappelle ces années où François Mitterrand après avoir suscité un immense espoir de changement dans la françafrique, est devenu avec son affairiste de fils Christophe, le plus ferme soutien des dictatures du continent, encore mieux que les gaullistes. Penser à quelques réformes dans la vision africaine de la France sous Sarkozy et à une coopération différente capable de tourner le dos au passé, c’est se tromper lourdement. Ce jeune homme agité a refermé trop rapidement et trop brusquement, les portes de l’espoir. Le discours de Dakar est devenu ainsi, une simple gesticulation de charlatan soucieux de ménager les formes. C’était pourtant très bien dit.

Les Français qui commencent seulement à réaliser quel danger le nouveau président représente pour leur rôle et leur image dans le concert diplomatique planétaire, ne vont pas le supporter plus longtemps qu’un mandat, et regretteront à coup sûr, d’avoir créé à travers leurs votes libres, les conditions d’un déséquilibre dans l’organisation géopolitique et géostratégique du monde.

Il convient déjà, de mentionner qu’une des conséquences non encore perceptibles de cette nouvelle donne diplomatique consistera en un affaiblissement de l’influence, pour ne pas tout simplement dire du diktat français en Afrique. Tant au plan diplomatique, au plan de l’implantation géopolitique qu’au plan économique et commercial, il faudrait s’attendre à des surprises d’importance. Washington a essayé mais de façon très timide, de prendre réellement pied sur le continent, en s’appuyant en premier lieu sur les pays anglophones à l’instar du Nigeria ou de l’Ouganda. Avec le Rwanda, une stratégie de planification géostratégique pour une assise concrète des plans américains a été ébauchée, mais sans toujours déboucher sur une manifestation d’intérêt de grande envergure susceptible de bousculer et d’inquiéter la galaxie francophone. En réalité, du côté de Washington, la décision n’avait pas encore été prise de s’investir à fond sur tous les axes et surtout de s’implanter dans la sphère de l’influence française.

Les choses ont changé depuis. Les Etats-Unis en bâtissant des ambassades gigantesques à Abidjan et à Yaoundé, ont signalé à qui voulait le savoir, qu’il s’agit de mettre en place les moyens et les outils de coordination couvrant logiquement toute l’Afrique de l’Ouest d’une part et toute l’Afrique centrale d’autre part. Il va sans dire que les priorités ont changé et l’accélération des mutations géostratégiques avec l’arrivée tonitruante de la Chine sans oublier la Russie, a mis la pression.

Dans ce contexte assurément dominé par la furie des matières premières de toutes natures, la gourmandise des Chinois et la flambée des cours du pétrole, aucun cadeau ni aucune réserve n’est plus de mise. Les Etats-Unis ont décidé d’installer une structure de commandement militaire avancée sur le continent, en même temps qu’ils entendent y tirer au moins 25% de leur approvisionnement en pétrole brut dans la prochaine décennie. Pour réussir cette planification, il fallait bien commencer par s’appuyer sur un certain nombre d’incitations parmi lesquelles les incitations commerciales et l’augmentation du nombre d’Africains émigrant dans leur pays.
Rien de plus facile et de plus pratique dans cas de l’Agoa pour faciliter l’exportation des produits africains vers les Etats-Unis, et la fameuse Loterie largement diffusée pour encourager les potentiels candidats à l’émigration.

Mais voilà, si toutes ces planifications ont un sens et ont toujours été analysées avec circonspection et prudence, elles se trouvent aujourd’hui légitimées et validées par le plongeon de Sarkozy dans les bras des Américains. Les dirigeants à Washington se sont toujours comportés comme s’ils avaient besoin d’une autorisation de la France pour s’investir et s’engager profondément dans les pays dits de la sphère d’influence de Paris en Afrique. Certes, la division du monde en zone d’influence n’avait plus de sens dès lors que la guerre froide était proclamée terminée, mais néanmoins, entre grandes puissances, il a toujours été entendu que personne n’irait gêner la France dans ces anciennes colonies tenues comme des chiens en laisse.

Avec l’arrivée à la tête de la France d’un pro américain développant une conviction de vassalisation complète à l’égard de Washington, tous les paramètres vont changer. Les Américains se sentiront d’autant plus rassurés de faire les choses par ici, qu’il n’y a plus de raison d’inquiétude d’un rappel à l’ordre du côté de l’Elysée. En plus, pour les Africains même, particulièrement ceux qui, jusqu’à une certaine date, craignaient de subir les foudres de Paris en montrant une trop grande amitié pour les Etats-Unis, la liberté est arrivée. Le raisonnement est logique : Si Sarkozy est si proche des Etats-Unis, ce n’est pas lui qui va encore se fâcher que nous traitions avec son grand ami avec qui il annonce la réconciliation.
Par ailleurs, en révélant maladroitement une image d’arrogance dans l’affaire des enfants tchadiens, Sarkozy a achevé de donner aux Africains, y compris les plus pourris et les plus pro français, une raison en or pour embrasser les Etats-Unis sans plus aucun complexe. Dans ces conditions, il est possible de penser que la domination insolente et monopolistique des Groupes français à l’instar de Lafarge, Bolloré , Total, et Cfao risque de ne plus durer trop longtemps.

Enfin, au silence des représentations diplomatiques françaises sur les violations des droits de l’homme, les élections truquées, et le déficit chronique de démocratie, les diplomates américains présents sur le continent gagnent du terrain par une politique volontariste qui ne se prive pas de dénoncer et surtout d’encourager et de soutenir concrètement et ouvertement la société civile.

Par Shanda Tomne
Le 05-12-2007